Chapitre 18
Nous sommes affligés d’un régime corrompu qui favorise les actions aussi bien immorales que parfaitement illégales. Dans le comportement quotidien des factions au pouvoir, l’intérêt général ne revêt aucune signification pratique. Ceux qui nous gouvernent ne se préoccupent nullement d’affronter les véritables problèmes de notre monde. Sous le couvert du service public, ils se servent de tout ce qui passe entre leurs mains pour en tirer des avantages personnels. Seul le pouvoir les motive, et le pouvoir les rend fous.
Extrait d’un document circulant clandestinement sur la planète Dosadi.
Il faisait déjà nuit lorsque Jedrik et McKie, la première s’étant préalablement déguisée, sortirent dans la rue pour emprunter aussitôt un dédale d’étroits passages. Jedrik marchait devant, la tête pleine de toutes les révélations que lui avait faites McKie. Elle s’était affublée d’une perruque blonde et d’accessoires qui la rendaient plus grosse et voûtée.
Tandis qu’ils passaient devant une cour d’immeuble, McKie entendit une musique qui le laissa rêveur. Elle était produite par un petit orchestre : timbales délicates, cordes raffinées et riche chœur d’instruments à vent. Il ne connaissait pas la mélodie, mais elle le touchait plus profondément qu’aucune autre musique ne l’avait jamais fait. C’était comme si elle n’était jouée que pour lui. Aritch et les autres ne lui avaient jamais dit que les Dosadis étaient de si merveilleux musiciens.
Il y avait encore dans les rues un nombre surprenant de passants mais ils semblaient maintenant s’intéresser beaucoup moins à lui.
Tout en le surveillant du coin de l’œil, Jedrik remarqua les idiots qui jouaient de la musique et le peu de gens qui marchaient dans les rues. C’étaient presque uniquement, à vrai dire, des hommes à elle patrouillant dans le quartier. Rien d’étonnant à cela. Mais le spectacle de ces ombres circulant d’un carrefour insuffisamment éclairé à l’autre avait quelque chose de fantasmagorique.
Elle avait songé d’abord à déguiser aussi McKie, mais elle s’était dit qu’il n’avait pas l’esprit assez vif pour jouer ce rôle au second degré. Non qu’elle le trouvât inintelligent. Elle commençait à déceler chez lui de réelles qualités. Mais cet homme était une énigme. Comment se faisait-il qu’il n’ait jamais eu l’occasion d’aiguiser un peu plus son intelligence ? Ce qu’elle percevait lui donnait malgré elle le sentiment de passer à côté de quelque chose de vital dans la description faite par McKie de l’entité sociale qu’il appelait la Co-sentience. Elle ne voulait pas chercher à savoir, pour le moment, si cet échec provenait de l’inaptitude de McKie ou bien de quelque chose qu’il lui cachait délibérément. Ce mystère l’irritait au plus haut point. Et l’atmosphère qui régnait dans les rues n’était pas faite pour adoucir son humeur. Elle fut soulagée quand ils franchirent enfin la ligne de démarcation du territoire que sa section contrôlait entièrement.
L’appât ayant été suffisamment promené dans les rues par quelqu’un qui passait pour un sous-ordre inoffensif, Jedrik s’accorda mentalement un léger répit. Broey devait être maintenant au courant de l’exécution de l’agent double utilisé par Tria. Il ne manquerait pas de réagir, ainsi qu’à ce nouvel appât. Il serait bientôt temps de passer à la deuxième phase du projet qui le concernait.
McKie la suivait sans discuter. Il avait horriblement conscience de chaque regard qui se posait sur eux. Vidé de toute velléité de résistance, il savait qu’il n’avait pas la moindre chance de survivre s’il ne restait pas scrupuleusement derrière Jedrik dans le dédale des rues obscures et nauséabondes.
La nourriture de la taverne était comme un bloc de plâtre dans son estomac. Non qu’elle eût été insipide : le bol fumant contenait une sorte de ragoût où des morceaux de formes diverses nageaient parmi les feuilles de verdure finement coupées en lamelles. Mais il n’avait pu s’empêcher de penser qu’il était en train de manger les restes de quelqu’un d’autre.
Jedrik ne l’avait presque pas quitté. Il lui avait parlé de tout sauf des Taprisiotes et du relais implanté dans son ventre, qui avait pour fonction de donner l’alarme au BuSab au moment de sa mort mais qui ne fonctionnerait probablement pas ici. Elle n’avait pas non plus appris l’existence des mini-prothèses destinées à amplifier ses perceptions. Et bizarrement, Jedrik s’était montrée modérément intéressée par tout ce qui concernait le BuSab. Par contre, l’argent dosadi dont il était porteur ne l’avait pas laissée indifférente et elle avait pris possession du tout. Elle avait soigneusement examiné les coupures.
« Elles sont authentiques. »
Sans être tout à fait sûr, il avait cru déceler une intonation de surprise dans sa voix.
« On vous les a remises avant votre départ pour Dosadi ? »
« Oui. »
Il lui avait fallu quelques instants pour digérer toutes les implications de la chose, mais elle avait paru satisfaite. Elle lui avait donné une poignée de pièces qu’elle avait sorties de sa poche :
« Personne ne vous embêtera pour vous les voler. Si vous avez besoin de quelque chose, demandez. Nous pourrons peut-être satisfaire certains de vos besoins. »
Le jour ne s’était pas encore levé quand ils arrivèrent à destination. Une lumière grisâtre, diffusée par quelques rares lampadaires aux carrefours, éclairait faiblement les rues. Un jeune Humain mâle d’une dizaine d’années était accroupi, le dos au mur, au coin de l’immeuble. À l’approche de Jedrik et de McKie, il se dressa d’un bond et inclina une fois la tête à l’intention de Jedrik.
Elle n’eut pas de réaction visible, mais dut faire un signe quelconque au jeune garçon pour lui montrer qu’elle avait reçu son message, car il reprit tranquillement son poste contre la façade.
Lorsque McKie se retourna quelques secondes plus tard, le gamin avait disparu. Sans faire le moindre bruit, ou signe. Juste disparu.
Jedrik s’arrêta devant une entrée plongée dans l’obscurité. Elle était fermée par un portail en métal ajouré flanqué de deux gardes armés qui ouvrirent sans un mot. Derrière le portail, il y avait une grande cour couverte, faiblement éclairée par des tubes de part et d’autre. Sur trois côtés de la cour, des caisses de dimensions variées étaient empilées jusqu’à la toiture. Certaines étaient plus hautes qu’un homme mais très étroites, d’autres étaient basses et massives. Au milieu de ces caisses, comme si elles faisaient partie des murs de la cour, était aménagé un étroit passage qui conduisait à une porte de métal juste en face du portail.
McKie posa sa main sur le bras de Jedrik.
« Qu’y a-t-il dans ces caisses ? »
« Des armes. » On aurait dit qu’elle s’adressait à un crétin.
La porte de métal s’ouvrit de l’intérieur. Jedrik précéda McKie dans une vaste salle d’une hauteur équivalant au moins à deux étages. La porte se referma en claquant derrière eux. Dans la pénombre, McKie perçut la présence de plusieurs Humains rangés de chaque côté le long du mur, mais son attention avait été captée par quelque chose d’autre.
Dominant la pièce, il y avait une énorme cage suspendue au plafond. Ses barreaux scintillaient comme s’ils étaient parcourus par de mystérieuses énergies. Au centre de la cage se trouvait un hamac occupé par un mâle gowachin. McKie avait rarement vu un Gowachin aussi âgé. Sa crête nasale était bordée d’écailles jaunes à demi décollées. Des plis épais s’étaient formés au-dessous de ses yeux vitreux, signe d’une dégénérescence qui rendait souvent les Gowachins aveugles quand ils vivaient trop longtemps loin de l’eau. Son corps avait un aspect flasque, ses muscles étaient lâches et ses nodules interventriculaires piquetés sur toute leur surface. Le hamac l’isolait du plancher de la cage, zébré d’éclairs intermittents.
Jedrik s’immobilisa à quelque distance de la cage, partageant son attention entre McKie et le vieux Gowachin. Elle semblait s’attendre à une réaction particulière de la part de McKie, mais ce dernier n’aurait su dire si elle avait ou non trouvé ce qu’elle cherchait.
McKie passa un long moment à examiner le vieux Gowachin en silence. Était-il prisonnier ? Que signifiait cette cage avec ses énergies miroitantes ? Il fit du regard le tour de l’immense salle. Six Humains armés gardaient la porte par laquelle ils étaient entrés. Les murs étaient couverts d’un remarquable assortiment d’objets dont l’utilité lui échappait parfois mais qui, pour la plupart, étaient visiblement des armes : épées et javelots, lance-flammes, armures resplendissantes, bombes, canons…
Jedrik fit un pas vers la cage. Son occupant la regarda avec indifférence. Elle se racla la gorge.
« Salut, Pcharky. J’ai trouvé ma clé pour le Mur de Dieu. »
Le vieux Gowachin demeura silencieux, mais McKie crut voir briller une lueur d’intérêt dans son regard vitreux.
Jedrik balança lentement la tête d’un côté puis de l’autre et reprit :
« J’ai une information nouvelle, Pcharky. Le Voile Céleste a été créé par des êtres qui s’appellent des Calibans. Ils nous apparaissent sous la forme de soleils. »
Le regard de Pcharky se porta sur McKie, puis revint se poser sur elle. Le Gowachin connaissait la source de cette information.
Les spéculations de McKie à propos du vieux Caliban reprirent de plus belle. La cage devait être une prison aux barreaux protégés par de redoutables énergies. C’étaient les Humains qui contrôlaient ce secteur. Ils avaient emprisonné un Gowachin, sans doute pour des raisons spéciales… à moins que ce Pcharky ne soit, comme lui, un agent envoyé par Tandaloor ?
Avec un pincement au cœur, McKie se demanda s’il était destiné à finir ses jours dans une semblable cage.
Pcharky émit un grognement indistinct puis parla :
« Le Mur de Dieu est pareil à cette cage, mais en plus puissant. »
Sa voix était un rauquement sourd et les mots étaient du galach pur, avec l’accent très net de Tandaloor… McKie, dont les pires craintes se trouvaient ainsi renforcées, se tourna vers Jedrik et s’aperçut qu’elle l’observait. Elle parla avant lui :
« Il y a longtemps, très longtemps que Pcharky est ici. Il a aidé un très grand nombre d’entre nous à s’échapper de Dosadi. Bientôt, peut-être, je le persuaderai de me rendre un petit service. »
McKie resta muet d’étonnement devant les implications contenues dans ces mots. La planète Dosadi faisait-elle en réalité partie des recherches entreprises par les Gowachins pour tenter de percer le mystère caliban ? Était-ce là le secret jalousement gardé par Aritch et les siens ? Il regarda de nouveau les barreaux miroitants de la cage.
Pareil au Mur de Dieu ? Mais le Mur de Dieu est l’émanation d’un Caliban…
À nouveau, Jedrik se tourna vers le Gowachin encagé :
« Un soleil contient d’énormes quantités d’énergie, Pcharky. Les tiennes sont insuffisantes ? »
Mais l’attention du Gowachin était fixée sur McKie. Il coassa :
« Humain, dis-moi la vérité. Es-tu venu ici de ton propre gré ? »
« Ne lui répondez pas », lança Jedrik. Pcharky referma les yeux. L’entretien était fini. Jedrik accepta cela, pivota et contourna la cage.
« Venez, McKie », dit-elle sans se retourner. Elle poursuivit tout de même :
« Vous intéresse-t-il de savoir que Pcharky lui-même a conçu sa cage ? »
« Comment ça… c’est une prison ? » « Oui. »
« S’il l’a conçue lui-même, comment peut-il en être prisonnier ? »
« Il savait qu’il n’avait pas d’autre choix que servir mes desseins, s’il voulait demeurer vivant. »
Ils étaient arrivés devant une nouvelle porte qui ouvrait sur une étroite cage d’escalier. Après avoir grimpé un étage, ils débouchèrent dans un long couloir bordé d’une série de portes éclairées par de minuscules ampoules. Jedrik ouvrit l’une de ces portes. Ils entrèrent dans une chambre moquettée qui devait mesurer environ quatre mètres sur six. Les murs, lambrissés de boiseries foncées jusqu’à la hauteur de la taille, étaient couverts ensuite jusqu’au plafond de rayonnages chargés de livres. McKie, curieux, voulut les examiner de plus près. C’étaient de vrais livres en papier. Il essaya de se rappeler où il avait déjà vu une collection d’objets aussi primitifs… mais, bien entendu, ce n’étaient nullement des répliques ; il s’agissait encore de l’une des étranges réinventions du passé, si fréquentes sur Dosadi.
Jedrik, après avoir ôté sa perruque, se tourna vers McKie :
« Voilà ma chambre. Les toilettes sont là. » Elle indiqua une ouverture entre deux rayonnages. « Cette fenêtre… », reprit-elle en montrant une autre ouverture face à la porte des toilettes, « … est en verre unidirectionnel, pour laisser passer la lumière. C’est ce qu’on fabrique de mieux ici. Selon les critères en vigueur sur Dosadi, c’est un endroit relativement sûr. »
Il examina les lieux d’un coup d’œil circulaire.
Sa chambre ?
Il était surtout frappé par l’espace vital dont elle disposait. Sur Dosadi, c’était une marque de pouvoir. Ils n’avaient croisé personne dans le couloir. Cette chambre, cet immeuble tout entier, représentaient une véritable citadelle.
Elle parla d’une voix étrangement empreinte de nervosité :
« Il n’y a pas longtemps, j’habitais également ailleurs. Un appartement prestigieux sur le versant des Monts du Conseil. J’étais considérée comme quelqu’un qui grimpe, avec un avenir prometteur. J’avais mon propre pliqueur avec chauffeur. L’accès à tous les codes des mémoires centrales, sauf les plus secrets, m’était ouvert, et c’est là un puissant outil pour qui sait s’en servir. Mais maintenant… » Elle fit un geste circulaire. « … J’ai choisi cela. Je partage une nourriture sordide avec les plus humbles d’entre nous. Aucun mâle de haut rang ne me prête plus la moindre attention. Broey me croit tapie quelque part, comme une paillasse dans la garenne. Mais j’ai ça… » Elle fit le même geste circulaire. « … Et ça. » Elle se toucha le front du doigt. « Je n’ai besoin de rien d’autre pour faire s’écrouler les Monts du Conseil. »
Elle regarda McKie droit dans les yeux.
Il s’aperçut qu’il était déjà convaincu de sa sincérité. Mais elle ajouta :
« Vous êtes un Humain mâle, ça ne fait aucun doute, McKie. »
Il ne savait pas très bien comment interpréter ses paroles, mais il était fasciné par son air de défi.
« Comment avez-vous fait pour perdre tous ces… »
« Je n’ai rien perdu. J’ai tout abandonné. Je n’en avais plus besoin. J’ai fait évoluer les choses beaucoup plus rapidement que notre cher Electeur et même vos observateurs ne pouvaient le prévoir. Broey croit attendre une occasion d’agir contre moi ! » Elle secoua la tête.
Captivé, McKie la regarda se diriger vers la fenêtre pour faire fonctionner un aérateur situé juste au-dessus. Elle enfonça du pied un pommeau de bois qui dépassait du mur au-dessous d’un rayon de bibliothèque et abaissa un pan de boiserie qui dissimulait un lit. Séparée de McKie par la largeur du lit, elle commença à se déshabiller. Elle laissa tomber la perruque par terre, fit glisser sa combinaison et arracha l’enveloppe de chair artificielle qui la déguisait. Elle avait la peau beige clair.
« Je serai votre professeur, McKie. »
Il demeura silencieux. Elle avait un corps élancé, à la taille fine et harmonieuse. Sa peau satinée portait deux cicatrices légères au pli de l’aine, du côté gauche.
« Enlevez vos vêtements », dit-elle.
Il déglutit et elle secoua la tête :
« McKie, si vous voulez survivre sur cette planète, il faut que vous deveniez dosadi jusqu’au bout des ongles. Vous n’avez pas beaucoup de temps. Déshabillez-vous. »
Incertain, il obéit.
Elle le détailla avec attention.
« Vous avez la peau moins foncée que je ne le croyais aux endroits où le soleil ne vous touche pas. Demain, nous vous éclaircirons la peau des mains et du visage. »
McKie regarda ses mains et la séparation très nette qui indiquait l’endroit où ses vêtements l’avaient protégé du soleil. Il se souvint de ce que Bahrank avait dit à propos de sa peau foncée et d’un endroit nommé la porte Pylash. Pour tenter de dissimuler la gêne inhabituelle qu’il ressentait, il demanda à Jedrik de quoi il s’agissait.
« Bahrank vous a parlé de ça ? Oh, ce fut une erreur stupide. La Bordure avait lancé ses troupes de choc et des ordres absurdes furent donnés pour la défense de la porte. Un seul bataillon survécut, entièrement composé de gens à la peau noire comme vous. Naturellement, tout le monde a parlé de trahison. »
« Ah ! »
Son attention était malgré lui attirée par le lit, recouvert d’un dessus marron.
Jedrik contourna le lit pour se rapprocher de lui. Elle s’immobilisa à moins d’une largeur de main de lui, seins tendus, peau ferme et satinée. Il leva les yeux pour voir son visage. Elle le dépassait d’une demi-tête. Dans son regard brillait une lueur d’amusement glacé.
Il se dégageait d’elle une odeur musquée qu’il trouvait érotiquement stimulante. Baissant les yeux et constatant cela, elle éclata de rire et le renversa brutalement sur le lit. Il se trouva au-dessous d’elle. Son corps était brûlant, dur, impérieux.
Ce fut la plus étrange expérience sexuelle de la vie de McKie. Plus que l’acte de l’amour, une agression pleine de violence. Elle gémit, griffa, mordit. Et quand il tenta de la caresser, elle devint encore plus déchaînée. Pendant tout le temps, elle se montra curieusement soucieuse de son plaisir, lisant et épiant ses réactions. Lorsque ce fut fini, il se retourna sur le dos, fourbu. Jedrik s’assit au bord du lit. Les draps et les couvertures étaient dans un désordre indescriptible. Elle saisit un oreiller et le lança violemment à l’autre bout de la chambre. Puis elle se mit debout et pivota pour le regarder de toute sa hauteur.
« Vous êtes rusé et sournois, McKie. »
Respirant en tremblant, il ne répondit pas.
« Vous avez essayé de m’avoir par la douceur », accusa-t-elle. « De plus malins que vous ont déjà essayé avec moi, mais ça ne prend pas. »
McKie réunit l’énergie nécessaire pour se redresser et mettre un peu d’ordre dans le lit défait. Il avait mal à l’épaule à l’endroit où elle l’avait griffé. Il sentait la brûlure d’une morsure dans le cou. Il se glissa au creux du lit, remontant les draps jusqu’au menton. Cette femme était folle, absolument folle à lier.
Jedrik cessa de le regarder sans bouger. Elle alla chercher l’autre oreiller à l’autre bout de la pièce, l’aplatit sur le lit et se coucha à côté de lui. Il eut conscience qu’elle le regardait fixement, le front plissé de perplexité.
« Parle-moi des relations entre les hommes et les femmes dans les mondes que tu connais. »
Il raconta quelques histoires d’amour qu’il connaissait. Il devait lutter pour rester éveillé. Il lui était difficile de réprimer d’énormes bâillements. Elle ne cessait de lui bourrer l’épaule de coups de poing.
« Je ne te crois pas. C’est toi qui inventes. »
« Non… non. C’est la vérité. »
« Tu as des femmes à toi, là-bas ? »
« Des femmes à… Euh… ce n’est pas tout à fait cela… pas une relation de propriété… euh, de possession. »
« Et les enfants ? »
« Quoi, les enfants ? »
« Comment sont-ils traités, éduqués ? »
En soupirant, il évoqua rapidement quelques faits saillants de son enfance.
Au bout d’un moment, elle le laissa s’endormir. Il se réveilla à plusieurs reprises au cours de la nuit, conscient de se trouver dans un lit et une chambre inhabituels, conscient aussi de la respiration de Jedrik à côté de lui. À un moment, il eut l’impression de sentir ses épaules trembler de sanglots étouffés.
Un peu avant l’aube, un cri s’éleva, probablement de l’immeuble voisin. C’était un horrible hurlement de douleur, assez sonore pour réveiller toute la rue à l’exception des plus endurcis ou des plus fatigués. McKie, qui ne dormait pas et qui réfléchissait, perçut un changement de rythme dans la respiration de Jedrik. Il demeura tendu, l’oreille aux aguets, attendant une répétition ou bien un autre bruit qui pût expliquer ce cri irréel. Un silence menaçant étreignait la nuit. McKie essayait de se représenter mentalement ce qui devait se passer dans les immeubles avoisinants : les gens tirés abruptement du sommeil sans être au courant (ou peut-être sans se soucier) de ce qui les avait réveillés ; ceux qui avaient le sommeil léger, grognant et replongeant dans leurs rêves agités.
Finalement, McKie se redressa, scrutant d’un œil hagard les ombres de la chambre. Son inquiétude se communiqua à Jedrik. Elle se tourna brusquement et le regarda à la lueur pâle de l’aube qui commençait à bleuir les ténèbres.
« Il y a dans les garennes beaucoup de bruits qu’on finit par savoir ignorer », dit-elle.
Venant d’elle, c’était presque une justification, un geste de conciliation, d’amitié.
« Quelqu’un a poussé un cri », fit-il.
« Je savais que c’était quelque chose comme ça. »
« Comment as-tu pu continuer à dormir ? »
« Je me suis réveillée. »
« Mais comment peux-tu rester indifférente ? »
« Les bruits qu’on ignore sont ceux qui ne représentent pas un danger immédiat, ceux pour lesquels on peut ne rien faire. »
« Quelqu’un souffrait. »
« Vraisemblablement. Mais il est inutile d’encombrer ton âme de choses sur lesquelles tu ne peux avoir aucune influence. »
« Tu n’as pas envie de… changer tout ça ? »
« C’est ce que je suis en train de faire. »
Son intonation et son attitude étaient celles d’un maître de conférences du haut de sa chaire, et il ne faisait aucun doute qu’elle faisait tout pour lui venir en aide. N’avait-elle pas dit qu’elle voulait être son professeur, et qu’il devait devenir complètement dosadi pour survivre ?
« Que fais-tu pour tout changer ? »
« Tu n’es pas capable de comprendre pour le moment. Je veux que tu progresses pas à pas, une leçon après l’autre. »
Il ne put s’empêcher de se demander alors :
Que me veut-elle maintenant ?
Il espérait que ce n’était pas une nouvelle séance d’amour.
« Aujourd’hui », lui dit-elle, « je veux te faire rencontrer les parents de trois des enfants qui travaillent dans notre cellule. »